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Axe philosophie et psychopathologie du programme ANR

- Le projet étend le rapport subjectivité/aliénation au-delà du champ de la philosophie sociale en direction de la psychopathologie, dans la mesure où il existe entre les deux domaines d’analyse une évidente circulation de concepts. Avant l’inconscient freudien, après l’exclusion de la folie et le grand renfermement décrit par Foucault, la psychologie invente en effet le sujet et son cortège de doubles, songes, vésanies, délires, perceptions obscures, doubles qui ne lui sont plus extérieurs mais qui le hantent de l’intérieur, sur la limite de ce qu’il peut être. La science de l’homme ne pouvait se constituer sans porter attention aux frontières poreuses de ce qui est propre à l’homme et de ce qui n’est plus homme, de ce qui est sujet et de ce qui n’est pas sujet. Elle signale, par exemple dans l’œuvre de Maine de Biran, que la puissance de la déraison semble obscurément installée au cœur même d’un sujet double dont l’existence psychologique n’est pas séparable du corps. Il n’est plus question de faire passer la limite qui départage aliénation et conscience entre Res Cogitans et corps, mais entre deux régimes d’existence qui sont aussi deux régimes du corps. Le cogito cartésien excluait la folie, le cogito biranien l’inclut comme le fond d’où émerge la clarté de conscience, et mêle à l’essence de la pensée son impouvoir le plus propre, la puissance démonique de l’aliénation. C’est cette proximité profonde de la folie et de la conscience qui devait nécessairement conduire la science de l’homme à la peinture de l’homme mélancolique, maladif, dont l’existence la plus fréquente se situe aux limites de lui-même, sous la domination d’un inconscient organique, bientôt cérébral, plus tard symbolique. La science de l’homme naissante ne pouvait inventer le sujet psychologique sans mettre à nu l’impouvoir fondamental qui le dépossède de lui-même. C’est donc dans un même temps que surgissent l’homme libre et l’homme aliéné, doubles l’un de l’autre, conscience libre et inconscient organique, miroir l’un de l’autre, mouvante et infernale vie affective qui n’offre aucune prise et « disparaît à l’instant même où le moi veut l’approfondir, comme Eurydice qu’un coup d’œil rejette parmi les ombres » (Biran, Rapports) et ipséité personnelle/morale, ombre et lumière l’une pour l’autre. Bien avant Freud, l’aliénation est le double de la théorie du sujet.

- A partir des interrogations de Maine de Biran sur la science naissante de l’homme la recherche se fixe quatre objets de questionnement :

- 1. La théorie des limites. Où faire passer la ligne de ce qui est homme et de ce qui ne l’est pas, la ligne qui sépare le compos sui de l’alienus, la force sui juris de la force vive des affects, la vie affective impersonnelle de la conscience personnelle ? Quelle science est science des limites, des marges et des ombres ? La ligne de partage qui traverse l’ipséité est l’enjeu de nombreuses approches de Biran à Valéry, de Nietzsche à Freud, et « marque le coup d’envoi d’une contestation de la conscience au nom du corps appelée à un retentissement aussi profond que prolongé au sein de notre culture », Marcel Gauchet, L’inconscient cérébral).

- 2. La théorie de la vie impersonnelle. Où commence la vie impersonnelle ? Qu’est-ce que la vie impersonnelle ? La psychologie n’est pas théorie de la conscience personnelle sans être aussi une théorie de la vie impersonnelle aux limbes de la vie consciente, une théorie de la vie sans conscience aux portes de la conscience. Il n’y a pas de sujet sans que les figures de l’aliénation ne dessinent son impouvoir secret, sans que le conscius ne soit miné de l’intérieur par le necsius, sans que le sujet conscient ne soit conscient de l’inconscience de soi, conscient de s’échapper à lui-même. De Biran à Bergson de Nietzsche à Deleuze, la vie impersonnelle devient objet philosophique, rapport essentiel du sujet à ce qui fait effraction en lui.

- 3. La théorie de l’homme mélancolique ordinaire découle des deux régimes du corps au sein d’un même sujet. Elle produit la nécessité d’une « thérapeutique purement morale », d’une médecine morale. En retour la maladie devient terrain d’enquête de l’homme, terrain d’expérimentation de ce que peut l’homme et des passages humains/inhumains : l’alliance Biran/Nietzsche, le Journal de Biran et la préface de 1886 du Gai Savoir de Nietzsche. La reprise de la notion de maladie dans l’orbe de l’enquête philosophique a une nouvelle signification visible chez nombre d’auteurs. La maladie n’est pas seulement négativité mais herméneutique du sujet (de Biran à Freud) ou passage vers une vie plus profonde : Nietzsche, Bergson, Deleuze.

- 4. Enfin, la théorie de l’aliénation extraordinaire. Biran trace en effet un nouveau partage : aliéné/ipséité, passif/actif, possession /dépossession qui met en défaut les divisions psychologiques de Pinel. Car un aliéné ne saurait se perdre un peu, partiellement, une faculté après l’autre ; un aliéné ne perçoit pas, ne juge pas, ne médite pas… il est sous l’emprise d’un inconscient organique/animal, qui soit a détruit toute ipséité soit a altéré la sensibilité passive qui devient alors cause d’hallucinations « extraordinaires ». Une aliénation extraordinaire coïncide avec la dépossession de soi, elle ne disparaît que si le sujet rentre « en possession de lui-même ». L’alternance possession /dépossession est la marque de la mélancolie, la fixité de la dépossession celle de la manie. Mais, quel est le sens philosophique de cette aliénation extraordinaire qui ne recouvre pas la description psychiatrique ? Qu’est-ce qu’une aliénation pure, une pure vie sans sentiment du moi ? Nous interrogerons cette proximité de l’aliénation pure et de l’expérience mystique chez Biran et Bergson, de l’aliénation et de l’expérience schizoïde chez Nietzsche, Freud et Deleuze.

   

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