Cette page rassemble divers textes de chercheurs impliqués dans le programme ANR "Subjectivité et aliénation". Chaque texte est précédé de l’image-logo correspondant à l’un des axes de ce programme. Pour accéder à l’argumentaire spécifique à chacun de ces axes, CLIQUER ICI
Henri Maldiney. Transpassibilité et psychose, par Jean-Christophe Goddard

Dans Penser l’homme et la folie, plus précisément dans le dernier article qui s’intitule « De la transpassibilité » (1991), Maldiney cite un court texte extrait du tout début de l’introduction de l’exposé de 1812 de la Wissenschaftslehre de Fichte. Cette citation intervient à un moment décisif de l’article : là où, précisément, il s’agit pour Maldiney d’introduire une distinction radicale entre l’esprit et la vie organique : « l’intellection se fait elle-même et ce n’est que par là qu’elle est juste. Ce qui ne se fait pas par soi, ce qu’un moi quelconque projette de sa pensée est faux. Qu’est-ce donc qui revient au moi ? Dans une totale passivité s’abandonner à cette image qui se fait elle-même par soi, l’évidence. C’est dans cet abandon qu’il se trouve. Nous devons ne faire activement absolument rien » . Cette passivité du moi « à l’égard de ce qui peut l’apprendre à lui-même », commente Maldiney, est « une première esquisse de la transpassibilité » . Lire la suite…
Aliénation, passivité, interpassivité, par Franck Fischbach

L’ensemble des phénomènes qui, dans les Manuscrits de 1844, est nommé « aliénation » apparaît dès le premier manuscrit lorsque Marx examine les conditions de l’enrichissement d’une société. Il y a enrichissement d’une société « par le fait que beaucoup de travail est amoncelé car le capital est du travail accumulé ; donc par le fait que toujours plus de ses produits sont retirés des mains du travailleur, que son propre travail vient toujours davantage lui faire face comme une propriété étrangère et que les moyens de son existence et de son activité se concentrent toujours davantage dans les mains du capitaliste ».1 On a là, en une phrase, les trois aspects fondamentaux et complémentaires de l’aliénation du travailleur : 1. les produits de son travail lui sont majoritairement retirés ; 2. sa propre activité lui devient autre et étrangère, elle est vécue comme activité d’un autre et pour un autre ; 3. les moyens de son activité, les conditions objectives de son activité lui sont soustraits, ils appartiennent à un autre que lui et sont séparés de son activité elle-même. Dans l’aliénation, c’est donc à trois choses que le travailleur devient étranger ou est rendu étranger : les produits son activité, son activité elle-même et les conditions de son activité. Lire la suite…
Le « non-être au-delà de l’être » :
fonction d’un thème néoplatonicien, par Sylvain Roux

Traditionnellement, la recherche de ce qui constitue l’originalité philosophique du néoplatonisme se concentre sur le rapport qu’il entretient avec le platonisme, originel ou plus tardif. Il s’agit donc de chercher si le néoplatonisme ne fait que reprendre les éléments du platonisme ou si, au contraire, il innove et présente des aspects radicalement nouveaux par rapport au second. Les tendances de l’interprétation s’orientent donc dans deux directions, que l’on peut qualifier de continuiste et de discontinuiste. L’interprétation continuiste voit dans le néoplatonisme un prolongement de la philosophie platonicienne en ce qu’il aurait essentiellement consisté à développer des éléments qui s’y trouvaient soit sur un mode implicite soit à l’état embryonnaire. Dans ce cas, le néoplatonisme apparaît comme une entreprise de systématisation philosophique d’un ensemble d’éléments qui se donnent originellement de manière plus hétéroclite et moins développée mais il est conforme sinon à la lettre du moins à l’esprit du platonisme. Lire la suite…
Montgomery Clift, Derrida et Lévinas. Subjectivité et sacrifice, par Jean-Christophe Goddard

Dans le dernier chapitre de La violence et le sacré, René Girard prévient que les phénomènes les plus essentiels de toute culture humaine continueront d’échapper à la pensée moderne tant qu’elle ne comprendra pas le caractère opératoire du bouc émissaire et de ses succédanés sacrificiels, c’est-à-dire leur caractère de processus réel. Cet avertissement est des plus importants. Il porte en lui la promesse d’une terrible lucidité. Il est remarquable qu’il soit presque immédiatement suivi d’une évocation du cannibalisme et du regret que celui-ci n’ait encore, à l’instar de l’inceste, trouvé son Freud et été élevé, malgré les efforts du cinéma contemporain, au rang de mythe majeur de la modernité. Le jugement est peut-être sévère et il n’est pas certain que le mythe cannibale, ou, pour être plus précis, le mythe du dépeçage omophage, n’ait pas été au cœur sinon au principe de l’essor du cinéma mondial. Lire la suite…
Le paradoxe du CsO : Vie et mort, ascèse (esprit/corps) et production (germen/numen). (Exercice de neutralisation), par Pierre Montebello

Le CsO est un exercice, on se fait un CsO, on s’y engage par un exercice de neutralisation, premier moment d’une ascèse. On va toujours au CsO par neutralisation : neutralisation de l’énergie liée, de la pensée liée, de l’image liée. Neutralisation de la libido Erotique, de l’Analogie, de la Narration et du Cliché. Soit la différence est liée à la libido, soit elle l’est au concept, soit elle l’est à l’image. C’est comme si l’énergie psychique, la perception esthétique et la réflexion philosophique étaient d’abord bloquées, entravée, arrêtées : des perceptions esthétiques sont d’abord des clichés, les concepts philosophiques s’inscrivent dans une tradition métaphysique fermée, la libido est psychologiquement fixée au moi. Affects, percepts, concepts sont arrimés à une structure statique (Moi, Historia, Métaphysique), prisonniers et immobilisés. Depuis Différence et répétition et Logique du sens, Deleuze a bien compris la nécessité de neutraliser les effets de ces structures. Lire la suite…
L’unité de l’oeuvre et de la folie. Jacques Derrida et Antonin Artaud, par Jean-Christophe Goddard

L’« aventure » tentée par Antonin Artaud est, pour Derrida, ni plus ni moins celle d’une « destruction » de l’Occident, de sa civilisation, de sa religion et du « tout de sa philosophie » . Cette destruction, elle l’accomplit moyennant la reconduction à une « unité antérieure à la dissociation » , c’est-à-dire à toute dissociation, toute binarité, tout dualisme, que Derrida spécifie toutefois comme étant l’unité antérieure à la dissociation de la folie et de l’œuvre. C’est à tenter d’éclairer la nature singulière de cette unité prédifférentielle de l’œuvre et de la folie, et à rendre compte de sa possible force de destruction de la métaphysique occidentale, que nous allons nous employer ici. Que faut-il d’abord entendre par « œuvre » et par « folie » ? Selon Derrida, l’œuvre se laisse déterminer chez Artaud comme « dépôt » , comme « cette partie de moi [qui] tombe loin de mon corps » , « l’excrément, la scorie, [la] valeur annulée de n’être pas retenue et qui peut devenir, comme on sait, une arme persécutrice, éventuellement contre moi-même ». Lire la suite…
Sartre : de la réification à la révolution, par Emmanuel Barot

Dès 1946, dans son article Matérialisme et révolution, Sartre exprime son projet d’une transformation du marxisme : la sclérose de cette “ philosophie-monde ”, dans l’orthodoxie théorique et politique stalinienne (dont la dialectique de la nature véhiculée par le diamat sert de fondement téléologique), nécessite un dépassement critique qui devra réinvestir la pensée de Marx lui-même. Sartre n’abandonne pas ses influences phénoménologiques, herméneutiques même, mais les mobilise légitimement, et peut-être est-ce la raison qui lui vaudra, pendant la période “ existentialiste ” au centre de l’activité intellectuelle à partir des années d’après-guerre, d’être taxé d’idéaliste et de renégat subjectiviste par les marxistes officiels. Sa tentative originale de rénovation du marxisme, qui trouva son expression théorique la plus grande dans la Critique de la raison dialectique1 en 1960, continue encore aujourd’hui d’être assimilée à une simple synthèse “ bâtarde ” entre existentialisme et marxisme. Lire la suite…
Le moment philosophique des années 60. Une nouvelle image de la pensée ?, par Jean-Christophe Goddard

Dans le chapitre III de Différence et Répétition, en 1968, Gilles Deleuze, reprenant (parfois à la lettre) et approfondissant la substance du § 15 du chapitre III de Nietzsche et la philosophie (1962) et de la conclusion de la première partie de Proust et les signes (1964), aborde la question du commencement de la philosophie. Il y soutient que celle-ci ne saurait « trouver sa différence ou son vrai commencement » que dans une « lutte rigoureuse » contre l’image dogmatique, orthodoxe ou morale de la pensée, d’après laquelle la pensée, naturellement droite, est en affinité avec le vrai, possède formellement le vrai et veut matériellement le vrai. A cette image préphilosophique, empruntée au sens commun et qu’il dénonce comme non-philosophie, Deleuze oppose l’exigence proprement philosophique d’une pensée sans image, d’une pensée qui n’aurait pas son image, « fût-ce au prix des plus grandes destructions, des plus grandes démoralisations, et d’un entêtement de la philosophie qui n’aurait plus pour allié que le paradoxe et devrait renoncer à la forme de la représentation comme à l’élément du sens commun ». Lire la suite…
L’anthropologie de la peur de Georges Bataille, par Jean-Christophe Goddard

En introduction à la réédition de ses deux premiers livres, L’expérience intérieure et Le coupable, Georges Bataille oppose la recherche philosophique de la vérité – c’est-à-dire la science – à la recherche de la peur, pour autant que la peur, ou, plus précisément, « J’ai peur » est « une attitude qui s’éloigne » , et qui doit donc être restaurée. Il écrit : « c’est la peur que je veux et que je recherche : celle qu’ouvre un glissement vertigineux, celle qu’atteint l’illimité possible de la pensée ». Pour comprendre cette volonté de peur, il faut se reporter à l’ensemble de l’anthropologie de G. Bataille, et très précisément à la distinction qu’elle établit entre l’ordre des choses et l’ordre intime. Lire la suite…